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Sur la maltraitance

vendredi 2 octobre 2009
par  GIRAUD Christiane
popularité : 4%

 

Cher lecteur, nous te proposons cette fois un parcours littéraire et philosophique, en accord avec la ligne éditoriale de la revue : Sur la maltraitance d’enfants.

 

De la révolte de Dostoïevski à l’Ethique d’Emmanuel Levinas

 

1° L’affaire des enfants Djounkovski

De l’indignation au désir de justice

 

En 1877, Dostoïevski dans « le Journal d’un écrivain » commente l’actualité de son temps, y compris les faits divers.

Dans « Les temps nouveaux » une affaire de maltraitance d’enfants : « L’affaire Djounkovski1 » donne lieu à procès et le journal en rend compte à ses lecteurs.

Trois enfants de cette famille sont soumis par leurs parents à de mauvais traitements, ils ne sont pas nourris, pas vêtus, battus et soumis à des humiliations.

Dostoïevski est très sensible à la souffrance des enfants, c’est un thème récurrent dans toute son œuvre. Avec indignation, il commente cette actualité car il s’agit pour lui d’un fait « quotidien et banal » et des familles comme les Djounkovski sont « de nos jours extraordinairement nombreuses ».

L’affaire Djounkovski et la dénonciation morale en réponse de Dostoïevski illustrent la thèse développée par le philosophe Jean-François Mattei dans son livre « De l’indignation »2, le sentiment d’indignation nourrit un désir de justice. Nous sommes émus par la souffrance endurée par les enfants et nous exigeons que leurs auteurs soient dénoncés et condamnés.

Mais l’opinion publique russe ne s’émeut guère et le droit russe de cette époque considère les parents comme les propriétaires de leurs enfants et ces derniers comme dépourvus de droits propres. Le tribunal acquitte les parents.

Révolté Dostoïevski reprend la plume pour un sermon d’édification : « Discours imaginaire du président du tribunal3 » qu’il introduit de cette manière « Accusés vous êtes acquittés, mais souvenez-vous qu’outre ce tribunal il en est un autre celui de votre conscience. Agissez donc en sorte que ce tribunal vous acquitte lui aussi, au moins à terme » et il poursuit sur l’amour des parents et leurs devoirs d’éducation.

Le désir de justice n’a pas aboutit mais à supposer que les parents soient condamnés,et dans notre société ils le seraient (enlèvement des enfants du foyer, peine de prison), le châtiment épuise-t-il le phénomène de la maltraitance d’enfants et nos interrogations sur ce sujet ?

 

2° La Révolte d’Yvan Karamazov4

Du désir de justice à la révolte métaphysique

Dans « Les frères Karamazov », sous la figure d’Yvan Karamazov, Dostoïevski va prononcer le réquisitoire le plus célèbre de la littérature russe sur la maltraitance d’enfant. En exposant plusieurs cas de maltraitance d’enfant, tous plus bouleversants les uns que les autres, dont une qui aboutit à la mort d’un enfant sous les crocs d’une meute de chiens, Yvan nous communique le pessimisme de Dostoïevski contre la société de son temps : « toute la science du monde ne vaut pas les larmes des enfants ». 

Que veut bien dire cette phrase énigmatique ? La Russie de cette fin du XIXs sort du servage. L’influence européenne libérale se fait sentir dans la société, la Russie s’européanise, s’ouvre au progrès, aux développements des sciences et aux techniques, mais pour Feodor Dostoïevski cela n’est pas le plus important. Plus que le progrès social lié aux Sciences ce qui importe c’est la situation de misère matérielle et morale dans laquelle se débattent de nombreux enfants ; Misère de l’enfant des rues, Misère de la jeune fille que l’on fait boire pour la violer, misère des enfants fouettés ou soumis à des traitements dégradants, la liste est longue de ces petites victimes qui pleurent dans un contexte d’indifférence quasi général.

Aussi DostoÏevski écrit, ne cesse d’écrire pour sensibiliser l’opinion mais aussi pour livrer ses interrogations philosophiques et religieuses sur la question du Mal. Et c’est la seconde partie du discours d’Yvan :

Comment Dieu peut-il permettre ce mal ? La souffrance des enfants peut-elle avoir un sens ? Pour Yvan, rien, rien au monde ne justifie cette souffrance et qu’on ne lui oppose pas un plan de salut divin. Si l’enfant survit, il est possible qu’il surmonte les épreuves qu’il a endurées, mais s‘il meurt qui répondra d’une vie brisée ?

Le discours d’Yvan est une apostrophe à Dieu, il rejoint dans sa profondeur les plaintes de Job dans l’adversité :

« Oh ! Si je savais comment l’atteindre,

Parvenir jusqu’à sa demeure,

J’ouvrirais un procès devant lui

Ma bouche serait pleine d’arguments »5

La Bible reste sans réponse, pouvons-nous rester sur ce constat ?

 

3° « La justice est impossible à l’ignorant »6

De la révolte métaphysique à l’exigence éthique

 

Dieu est-il responsable du mal que l’homme commet à l’égard d’un autre homme ?

C’est dans la philosophie d’Emmanuel Levinas que nous retrouvons toutes les interrogations qui tourmentent Yvan Karamazov.

La philosophie d’Emmanuel Levinas puise son inspiration dans les drames de la seconde guerre mondiale, elle s’est affrontée à la question de l’inhumanité de l’homme.

Pour E. Levinas, la philosophie occidentale a sa part de responsabilité dans la catastrophe de la Shoah, elle a oublié la place de l’autre, du juif, de l’étranger.

Elle a privilégié de Hegel à Heidegger l’analyse de l’être humain comme le Même. Elle a privilégié dans l’ontologie la rencontre entre le moi et le monde comme un rapport de connaissance qui s’établit entre le sujet et l’objet.

Tout autre est une philosophie fondée sur la découverte d’autrui, sur la relation éthique qui s’établit entre moi et l’autre lorsque je prends en compte une existence différente de la mienne. Au cœur de notre relation l’exigence morale : « Tu ne tueras point ».

L’autre m’ouvre à l’infini. Dieu comme l’interrogation morale au cœur de l’homme : qu’as-tu fait de ton frère ? Le visage de l’autre m’interpelle Je fais retour sur moi, je prends conscience de ma violence, je nais à la conscience morale. L’impossibilité du meurtre fonde ma relation à autrui.

À la question de la responsabilité divine, Levinas répond par la question de la responsabilité de l’homme, la mienne devant l’autre.

Tant que le moi ne rencontre pas l’autre, il se vit seul, arbitraire et violent. « Le violent ne sort pas de soi,, il n’est capable que de possession, mais l’autre me dérange », il va créer la séparation, me faire prendre conscience de ma liberté et de ma responsabilité à son égard. La relation éthique n’est pas une relation banale, c’est tout mon être qui prend conscience d’une dette vis à vis d’autrui, inépuisable.

Cette relation a l’autre est aussi la condition de la connaissance. Sans relation à l’autre pas d’ouverture sur le monde, les désirs de justice et de vérité sont liés.

Cette manière d’envisager l’éthique en fait-elle un mode de la connaissance et de l’action qui ne concerne que deux personnes, moi et l’autre, ou concerne-t-elle la communauté humaine ?

 

4° « Nous sommes tous coupables »7

De l’exigence éthique à la fraternité humaine

 

E. Lévinas et Féodor Dostoïevski s’accordent dans une morale élevée : Nous sommes tous coupables : la faute des uns concerne les autres, la collectivité dans son ensemble.

Il ne suffit pas de dénoncer, de châtier, d’en appeler à l’exigence éthique personnelle, c’est toute une société humaine qui est aux prises avec le mal.

Le « qu’as-tu fait de ton frère ? » est une question qui s’adresse à tous, le criminel et le juste sont dans une proximité humaine qui fait que la faute de l’un concerne l’autre.

Lorsque je prends conscience de ma responsabilité vis à vis d’autrui, je prends conscience de mon Ego, de ma capacité d’injustice ; La frontière entre le comportement destructif et possesseur et le comportement éthique est toujours à créer et à recréer. Lorsque je me saisis dans cette faiblesse, je comprends que j’ai besoin des autres.

Une véritable communauté humaine se soude dans la solidarité : « Entre hommes, chacun répond des fautes d’autrui. Et même du juste, qui risque de se corrompre, nous répondons ».

Pour que le châtiment de la faute ne soit pas le renforcement de l’enfermement du violent sur lui-même il faut qu’il sache qu’il est membre d’une communauté fraternelle bienveillante : la faute n’est pas irrémédiable, la victime peut pardonner, le moi peut évoluer, la capacité d’ouverture sur l’infini de sa conscience est la garantie d’un éveil toujours possible à la conscience morale.

 

Article publié dans la revue de l’URML PACA n°32, juillet 2009, téléchargeable sur le site www.urml-paca.org dans la rubrique : publications.

1 Journal d’un écrivain , Dostoïevski ,Journal d’un écrivain 1877 : - L’affaire des parents Djounkovski et de leurs propres enfants

2 De l’indignation , Jean-François MATTÉI , Éditions Contretemps

3 Journal d’un écrivain , Dostoïevski ,Journal d’un écrivain 1877 :Discours imaginaire du président du tribunal.

4 Les frères Karamazov, Dostoïevski, La révolte d’Yvan, Éditions Le Livre de Poche Classique

5 Le Livre de Job La Bible Segond.

6 Emmanuel Levinas :Difficile liberté.ED. Livre de poche –Biblio-essais.

7 Dostoïevski : les Frères Karamazov, Emmanuel Levinas Difficile Liberté



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