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L’intrus

vendredi 25 septembre 2009
par  GIRAUD Christiane
popularité : 2%

L’INTRUS DE JEAN-LUC NANCY1

Introduction à la lecture

 

 

Cher lecteur, Chère lectrice,

 

Nous poursuivons cette rubrique consacrée à la philosophie du corps avec la lecture de « l’Intrus » de Jean_luc Nancy

 

Jean-Luc Nancy , philosophe contemporain

 

Qui est Jean-Luc Nancy ? Philosophe français né en 1940, auteur d’une œuvre immense qui recouvre tous les grands champs de la philosophie (ontologie, philosophie politique, l’art) mais homme discret il reste inconnu du grand public. Ami et collaborateur de J.Derrida il a contribué au courant célèbre de la Déconstruction.

L’intrus publié en 2000 est issu de son expérience personnelle. Il souffre à la cinquantaine d’une cardiomyopathie pour laquelle il va subir une greffe du cœur en 1995.

Dans les suites du traitement, il va développer un lymphome.

 

Cet opuscule d’une vingtaine de pages n’est pas à proprement parler un traité philosophique sur le corps, ce n’est pas non plus un témoignage, comme le genre fait fureur à l’heure actuelle, où il ne se passe pas une semaine sans qu’un éditeur publie le récit d’un patient sur son cancer, son VIH etc…

Le témoignage se lit à la marge, J.L. Nancy n’écrit pas pour nous relater son combat contre la maladie, les relations qu’il a noué avec les soignants, son vécu avec ses proches, il s’agit d’une méditation philosophique sur les bouleversements induit par la greffe, sur les représentations que j’ai de moi même, mais, qu’est-ce que ce moi du même ? Et ce même est-il toujours le même puisque greffé avec le cœur d’un autre ?

« L’Intrus » déborde de questions qui touchent à la difficulté de définir ce que je suis alors que je traverse une expérience qui m’affecte au plus profond de mon être, alors que l’expérience de la douleur, de la maladie, du traitement brouillent mes repères habituels, la tranquille assurance de ce que je suis, de la certitude intime d’être.

Qui suis-je ? Mon corps ? Cette étendue limitée par ma peau ? Mon esprit ? Mon âme ? Ma conscience ?

Pour un bien portant, si l’évidence de la vie se suffit à elle même ; j’ai la certitude d’être en vie, de vivre et la durée de mon expérience existentielle se vérifie d’instant en instant, pour le malade, celui qui apprend le verdict d’une fin probable, les certitudes se fissurent, l’abîme s’ouvre sous les pas, les repères vacillent, l’angoisse nourrit un questionnement sans fin à moins que ce ne soit un irréductible questionnement qui nourrisse l’angoisse.

 

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! » 2

 

L’expérience de la greffe redouble les points d’interrogation sur les limites entre la vie et la mort et l’absence de réponse évidente, nourrit une tension à la recherche d’un sens.

Hors le sens se dérobe d’autant plus que J.L Nancy appartient à une philosophie qui a entériné la mort de Dieu. Les débats philosophiques ne déboucheront plus sur un salut, une sagesse divine, une transcendance rassurante. Depuis que F Nietzsche a théorisé la mort de Dieu toute une philosophie du XXs est nietzschéenne et n’a de cesse d’approfondir la place immense, vide laissée par le Dieu absent : « Comment avons-nous pu vider la mer ? » 3

Au cours de son récit ,J.LNancy y fait référence mais sans s’y attarder comme s’il était clair que son discours s’adosse à ce concept, mais ne nous y trompons pas nous ne pouvons suivre l’itinéraire de la lecture qu’en ayant présent à l’esprit la référence de la mort de dieu.

Si les cieux sont vides, s’il n’y a plus d’invisible plus de sens caché à découvrir par la foi, plus de profondeur sous la surface des choses et des êtres, nous sommes renvoyés à ce que nous sommes : l’apparence et l’essence sont un seul et unique phénomène.

L’homme se réduit à lui-même, à son existence, à son corps d’où l’importance de celui-ci l’importance de ce qui l’affecte et pour le dire autrement le corps devient le lieu privilégié de l’expérience de l’être, d’être.

.

« L’homme passe l’homme infiniment »4

 

Nous partons du corps nous revenons à lui, les questions posées se referment-elles sur nous comme un piège métaphysique dans lequel nous serions enfermés ?

La philosophie serait-elle un jeu qui selon nos tempéraments nous donnerait de la jouissance ou du désespoir ? « L’intrus » se termine par l’expression d’une sorte de jouissance d’être en vie mais un médecin réanimateur que j’avais rencontré lors d’un séminaire m’avait avoué que « l’Intrus » lui laissait une impression désespérante.

Pourquoi poser, pourquoi se poser des questions sans réponses ?

Mais le questionnement ne nous délivre-t- il pas de nos certitudes et de nos préjugés ?

Ne nous permet-il pas de renouer avec l’étonnement ? Ne nous remet-il pas en mouvement ?

Si dieu ne crée pas le monde, si je ne crée pas le monde, mon monde je l’habite et ma façon de le voir, de le rencontrer, d’y être, l’éclaire, l’influence, le modifie et par voie de conséquence rejaillit sur ma capacité d’y vivre.

La philosophie de J.L Nancy nous sensibilise à l’aspect imprévisible et dans le même temps inépuisable de notre condition humaine. Nous sommes libres, exposés à la contingence, mais capable avec « l’exercice strict et sévère, sobre et pourtant aussi joyeux, de ce qu’on nomme la pensée »5 de l’affronter .

 

Article publié dans la revue de l’URML PACA n°31, avril 2009, téléchargeable sur le site www.urml-paca.org dans la rubrique : publications.

 

1 L’Intrus . jean-Luc Nancy ed Galilée

2 Le Gai savoir F.Nietzsche aphorisme 125 » L’insensé « ed idées/Gallimard

3 Nietzsche Le Gai savoir .aphorisme 125 « L’insensé »

4 Pascal Les Pensées ed 1670 chapitre III

5 J.LNancy La déconstruction du christianisme. La Déclosion. Ed Galilée



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