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Pandore ou l’art médical

vendredi 25 septembre 2009
par  GIRAUD Christiane
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Introduction à l’article : Pandore ou l’art médical

 

Cher lecteur, Chère lectrice,

 

Comme lecture en cette fin de l’année 2009, je te propose une libre interprétation du mythe de Pandore dans le but de réfléchir ensemble sur l’art Médical. Qu’en est-il aujourd’hui de cet art médical ? où l’offre de soins est surabondante, variée et déborde les cadres universitaires.

Marie-Jo Thiel professeur d’éthique a dirigé un travail collectif sur : « Où va la médecine  ?

Sens des représentations et pratiques médicales1  » qu’elle conclue par l’affirmation d’un art médical toujours nécessaire.

Mais dire qu’il a toujours sa place, qu’il répond toujours à une demande de l’homme malade ne nous dit pas ce qu’il est, et la définition de Marie-Jo Thiel « l’art médical, passeur au temps de l’épreuve », si elle oriente vers la finalité de la relation médicale, semble effacer le pôle médical, aussi nous lui substituons : « l’art médical ou la science médicale adaptée à la personne ». Il est aisé d’entendre le patient comme personne car, la médecine s’inscrit toujours, de nos jours, dans une relation médicale personnalisée. Mais comment entendre le concept de science médicale  ?

S’agit-il de la science définie comme la médecine scientifique issue de la pensée rationnelle, critique, objective née au XVII et qui s’est emparée du corps humain pour le décrire comme un objet de la nature ou, s’agit-il de la science médicale au sens du savoir médical du temps ?

Marc Richir philosophe, phénoménologue dans son ouvrage « Le corps2  » nous introduit à la réflexion sur les limites de notre médecine scientifique qui à force de représentations toujours plus objectivantes du corps le comprend comme une somme d’organes et s’éloigne toujours plus de la prise en compte du corps symbolique, de la construction historique de la représentation du corps. Cette médecine organiciste se veut anhistorique, « elle envahit tout le champ du pensable et du praticable mais le fait avec la prétention exclusive à la vérité ».

Pour le dire autrement, notre médecine scientifique développe un sous entendu de prétention à la vérité absolue, elle seule occuperait le champ du savoir médical, d’une façon intemporelle, mais, sommes-nous obligés d’adhérer à cette représentation ? N’est-elle pas liée à une histoire : celle du développement des sciences objectives ? N’est-elle pas liée à une culture : la culture occidentale, et, franchissons un degré, cette médecine scientifique fait-elle partie du savoir télétechnoscientifique contemporain  ? au sens où j. Derrida3 définit les caractéristiques du savoir contemporain : scientifique et technique et médiatique. Les trois caractéristiques étant indissociables et s’intégrant dans une mondialisation, où ce savoir est à la fois moteur, vecteur, producteur d’un ensemble de biens.

Notre médecine est-elle devenue une biotechnoscience avec une obligation de performance technique ? « Si nous disons régulièrement ici technoscience ce n’est pas pour céder à un stéréotype contemporain mais pour rappeler que plus clairement que jamais, nous le savons maintenant, l’acte scientifique est de part en part une intervention pratique et une performativité technique dans l’énergie même de son essence ».

Poser ces questions ce n’est pas adhérer, ni favoriser le retour en force d’une pensée obscurantiste et irrationnelle, tout au contraire, dans les pas de J.P Vernant4 c’est reconnaître et adhérer à la vitalité de la raison comprise non « comme les hommes de la révolution française telle une déesse raison éclairant le chemin de l’humanité, dissipant les ténèbres de l’ignorance, les fantômes de la superstition religieuse ou les illusions du sentiment », mais comme la capacité à se critiquer soi-même dans la perspective d’une vérité évolutive historiquement déterminée.

 

Pandore ou l’art médical

 

Souvenez-vous de Pandore, créée par Héphaistos à la demande de Zeus, connue pour sa beauté, sa curiosité et les conséquences de celle-ci. Il s’est trouvé de nos jours, des parents qui baptisèrent leur fille Pandore mais le choix d’un nom n’est pas neutre, il peut même être l’instrument du destin.

Notre histoire commence, alors que Pandore devenue docteur en médecine réfléchit au choix d’une spécialité. Elle avait été frappée tout au long de ses études du nombre croissant de spécialités et de qualifications ainsi que d’une abondante offre thérapeutique en médecine de ville, aussi abondante que variée et cela la plongeait dans l’embarras.

Aussi décida-t-elle d’une méthode : elle allait patiemment recueillir tous les génies médicaux dont elle aurait connaissance avant de faire son choix. Dans ce but, elle fit l’acquisition d’une grande boîte où elle rangerait le résultat de sa quête.

Pandore commença par la faculté de médecine, poursuivit dans les hôpitaux, les cliniques et tous les lieux qui offraient une consultation médicale. Dans l’ensemble les génies étaient faciles à attraper au reste ils ne demandaient que cela. Au départ elle rangea soigneusement la médecine générale, la chirurgie générale, puis toutes les grandes spécialités : la médecine cardiologique et cardiovasculaire, la pneumologie, la gastroentérologie, la dermatologie, la gynécologie, l’urologie, la neurologie, l’ophtalmologie, l’endocrinologie, la pédiatrie, la gérontologie. En même temps qu’elle rangeait la psychiatrie, elle prit la pédopsychiatrie, la gérontopsychiatrie. Elle abandonna très vite toutes les spécialités chirurgicales pour ne se consacrer qu’aux médicales car sa boîte s’alourdissait : il fallait pouvoir placer l’allergologie, la néphrologie, l’hématologie, la médecine physique et de réadaptation, l’oncologie, la médecine tropicale et celle des maladies infectieuses. Mais lorsque Pandore commença à faire la tournée des thérapeutiques qui ont trait à la psychologie puis les médecines dites parallèles elle crût ne jamais en voir la fin ; aussi elle n’essaya plus de ranger soigneusement ces génies, elle les attrapait et les jetait pêle-mêle dans sa boîte : musicothérapie, thérapie systémique : homéopathie, naturopathie, aromathérapie, iridologie acupuncture médecine au laser, nutrithérapie, grossirent sa collection.

Plus le temps passait, plus Pandore avait des doutes sur la méthode qu’elle s’était imposée, car tous les jours elle découvrait de nouvelle façon de soigner : la faciathérapie, la réflexologie plantaire, l’hypnose… Sa boîte pesait de plus en plus lourd et son anxiété grandissait.

Un jour qu’elle gravissait une montagne pour aller chercher le génie de la médecine tibétaine, (on lui avait signalé un monastère où cette nouvelle pratique médicale se développait), elle fût prise de découragement.. Il était temps d’arrêter !

Aussi c’est avec empressement qu’elle reprit le chemin en sens inverse. Mais tant d’empressement fut la cause de sa chute, des cailloux roulèrent sous sa semelle, elle tomba brutalement , la sangle de la boîte se rompit et Pandore assista au désastre : sa précieuse boîte rebondit sur un rocher avant de s’écraser au sol. Le verrou sauta et un nuage épais comme un immense essaim d’abeilles s’en échappa. Les centaines de génies médicaux s’envolèrent. Le vent qui se mit à souffler provoqua un mouvement d’ascension et de dispersion du nuage.

Les larmes dans les yeux, Pandore assista à l’anéantissement de ses efforts.

Elle sanglotait lorsqu’elle entendit une petite voix :

- Peux-tu m’aider à sortir de là ?

- Pandore cherchait l’origine de cette voix, mais ne voyait rien lorsqu’elle s’avisa de regarder à l’intérieur de sa boîte ou plutôt de ce qu’il en restait.

Elle aperçut un tout petit homme qui cherchait à s’extraire des débris. Elle le prit et le déposa en face d’elle.

Il avait un aspect de vieux sage avec une barbe clairsemée une tête chauve et il portait une sorte de toge antique.

- Qui es-tu ?

Le petit homme la regarda d’un air malicieux, en lissant les plis de sa toge :

- Tu ne me reconnais pas ?

- Non.

- Je suis le génie de l’art médical. Tu peux m’appeler Hippocrate.

- Comme Hippocrate, le médecin de la Grèce antique ?

- Comme Hippocrate, que j’ai bien connu, mais je suis plus vieux que lui.

Je suis vieux aussi vieux que l’humanité. Non j’exagère depuis que l’humanité est organisée en société. Pour simplifier je dirais que je suis né avec la cité grecque. Et j’enseigne l’art médical. Je peux me vanter d’avoir eu des élèves qui sont devenus célèbres Galien, Vesale, Ambroise Paré…

- Tu vas m’enseigner la médecine ?

- Oui et Non, je vais t’apprendre à utiliser ce que tu sais. Tout praticien pour soigner doit développer son art. Il doit être capable d’appliquer son savoir à chaque patient qu’il soigne.

Le nuage des génies médicaux n’était plus qu’un petit point noir sur l’horizon, Pandore était pensive :

- Je t’ai attrapé avec eux ?

- Oui j’étais avec certains, pas avec tous.

- Quelle est la différence entre toi et eux ? Et pourquoi tu n’étais pas avec tous ?

- La science médicale varie avec les époques, les niveaux de connaissance, la représentation du corps humain. Ce qui en fait un art c’est la nécessité pour cette science de s’appliquer à chaque être humain, c’est là que l’expérience, le jugement, le discernement la créativité du médecin rentrent en jeu. C’est un art difficile, difficile de soigner l’être humain vivant. Chaque mot à son importance : l’être humain vivant dixit ce cher Aristote.

- Euh ! Aristote ?

- Aristote était un philosophe mais aussi un savant qui a cherché à définir la vie, c’est quoi l’être vivant. Il ne faudra jamais que tu perdes de vue que le médecin s’occupe du vivant.

- C’est une évidence.

- Tu crois ? la médecine de ton époque est plus proche de la molécule que du malade. Elle s’est éloignée de la clinique, mais ce qui est vrai pour la molécule n’est peut être pas vrai pour le malade. Lorsque le savoir médical se focalise sur les organes cela implique-t-il que le praticien qui explore, et traque la maladie dans cet organe, soigne la personne qui le possède ?

- Il faut bien explorer, chercher l’origine des maladies, tu parles de molécule, tu reproches à la médecine d’être scientifique ?

- Que veut dire pour toi une médecine scientifique ?

- Qu’elle est vraie, qu’elle s’appuie sur des connaissances exactes, sur la biologie, la biologie moléculaire.

- Ah, la vérité, la vérité vraie absolue, éternelle qui éclaire l’humanité.

Hippocrate émit une sorte de gloussement joyeux comme si Pandore avait dit une plaisanterie. Pandore se sentit très irritée.

- Excuse-moi Pandore mais j’ai connu à travers les siècles tant d’hommes qui possédaient la vérité….

La médecine de ton époque Pandore est une, comment pourrait-on dire, une biotechnoscience très performante, très difficile à appliquer et je regrette de te faire de la peine mais si elle est vraie ce n’est pas une vérité absolue éternelle intangible !

- La vérité c’est la vérité comment pourrais-t-on soigner autant de malades différents dans des pays différents, des sociétés différentes si la médecine scientifique n’était pas vraie ?

- Qui te dit le contraire ? Ce que tu dois comprendre c’est qu’une vérité scientifique est historique, limitée dans le temps, elle est vraie jusqu’au moment où elle est remise en cause, de plus il faut devenir prudent car la médecine à laquelle tu te réfères est sous l’influence de la doxa.

- Euh ! La doxa !

- Excuse-moi c’est un terme grec : l’opinion. L’opinion publique elle n’est pas scientifique et elle est de plus en plus partie prenante de la biotechnoscience, elle la consomme, elle en raffole, elle la surinvestit d’une puissance magique.

Pandore sentait qu’elle perdait pied, le socle de ses certitudes se fissurait, quelque chose en elle se rebellait contre Hippocrate et dans le même temps sa soif de savoir la poussait à poursuivre le dialogue.

-Je ne suis pas certaine de bien comprendre : quels rapports entre la biotechnoscience et la doxa ?

- La médecine actuelle est liée à la performance technique. Les médias informent l’opinion de ses performances et on assiste à une double réaction. D’une part, l’opinion exige de bénéficier de ces performances, d’autre part chaque performance renforce en elle la croyance dans les miracles de la médecine. La médecine va permettre de s’affranchir des maux de la condition humaine.

- C’est un peu vrai, c’est souvent vrai : regardes tous ces patients qui bénéficient de la réanimation ! Des greffes d’organes ! De la procréation assistée !

- Pandore vas-tu accepter d’être le médecin de malades pour qui la mort est une anomalie, ou une faute médicale ?

Pandore eut un soubresaut de révolte

- Les malades de tout temps ont surinvestit leur médecin d’une puissance magique ?

- Les médecins sont des doctes, ils sont savants, les malades sont ignorants c’est la règle mais jamais il n’y a eu à aucune époque une tel abîme entre le savoir de cette médecine scientifique et la compréhension que les malades ont des techniques dont ils sont les bénéficiaires. Encore une fois cela fait le lit d’une pensée magique, ou pire du ressentiment. N’oublions pas que cette médecine est dangereuse.

- Je te l’accorde, pendant mes études j’ai observé de nombreuses conséquences négatives suite à des interventions médicales, ou des traitements, mais j’ai vu aussi beaucoup de patients guérir ou être soulagés.

- Tu vois comme tu vas avoir besoin de moi ?! L’art médical est bien plus dur qu’à l’époque où médecins et malades se représentaient le monde comme ordonné par les dieux. Il n’était pas plus facile de mourir, mais médecins et malades étaient soumis aux dieux.

- Tu ne peux nier que la médecine actuelle possède une connaissance extraordinaire du corps humain ?

- Je ne le nie pas mais l’être humain n’est-il qu’un être de la nature ? Pandore, si nous nous arrêtions, il se fait tard.

- Je possède aussi une âme

-On peut le dire comme cela mais c’est quoi l’âme. Pandore. Si nous arrêtions pour le moment, il fait nuit nous devrions rentrer

Pandore prit le petit homme le posa sur son épaule il était léger comme une plume.

- Comme tu sens bon ! s’exclama-t-il

- C’est mon parfum tocade.

- Est-ce que tu sais faire les frites ? De vraies frites parce qu’à mon âge les surgelées…. 

- Evidemment, j’achète les pommes de terre Mona Lisa, je les épluche et je les coupe en 4 puis en 8 , je fais chauffer l’huile… 

-Oh Pandore tu sens comme mille fleurs des près, tu sais faire les frites et tu veux devenir médecin : comme nous allons nous entendre !

 

 

Article à paraître dans la revue de l’URML PACA n°33, octobre 2009, téléchargeable sur le site www.urml-paca.org dans la rubrique : publications.

 

1 Où va la médecine ? sens des représentations et pratiques médicales, sous la direction de Marie-Jo Thiel, Presses Universitaires de Strasbourg, 2003

2 Le corps essai sur l’intériorité, Marc Richir, Coll. Optiques philosophie, Hatier, 1993

3 Foi et savoir, Jacques Derrida, Éditions du seuil, 1996

4 Entre mythe et politique - raison d’hier et d’aujourd’hui, Jean Pierre Vernant, Éditions du seuil, 1996



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