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Penser le corps
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PENSER LE CORPS1
Note de lecture sur le livre de Michela Marzano
Le Thème du corps est un thème très en vogue dans les lieux de réflexion philosophique, théologique, médiatique.
On n’a peut-être jamais autant écrit sur le corps que maintenant, cela n’est pas sans rapport avec la valeur santé qui dans les sociétés laïques tend à devenir le bien absolu. La quête de la santé, la quête du bien être physique et mental s’est substituée à la quête du salut.
Dans ce foisonnement d’écrits nous vous proposons de lire « Penser le corps » de la philosophe Michela Marzano dont nous vous avions présenté le livre sur la pornographie, et qui dans le cadre du colloque du 8/11/08 sur Marseille, organisé par le Mouvement Jeunes Femmes2, va intervenir sur le thème « Liberté et consentement ».
En introduction à cette lecture, je vous propose de réfléchir à la question suivante : Pourquoi la médecine contemporaine, scientifique, ne peut-elle se passer d’une interrogation philosophique sur le corps ?
1- LA MÉDECINE SCIENTIFIQUE ET LE CORPS MACHINE.
Dans l’offre de soins actuelle, surabondante, multiple et variée la médecine scientifique ne représente qu’une partie de l’offre, mais ses résultats, ses performances (greffes d’organes , chirurgie esthétique), son intervention croissante dans les choix de vie fondamentaux des individus : procréation, prévention font d’elle la ressource médicale majeure de nos sociétés. Les fondements philosophiques traditionnels de cette médecine prennent leur source dans la philosophie grecque et la religion chrétienne qui ont une représentation dualiste de la personne : âme et corps, l’âme de l’être humain représentant sa partie spirituelle, capable de penser, capable de discerner le mal et le bien. Le corps incarnation de l’âme lieu du désir, des émotions, lieu du sensible, en représente le support matériel fini. Entre les deux, il existe une séparation métaphysique, si l’âme conserve la trace de son origine divine avec des potentialités spirituelles, le corps appartient au monde terrestre, il symbolise la chute de l’homme dans la matière et la soumission aux lois qui la régissent.
Les sciences biologiques, la médecine ont tiré partie de cette vision : le corps détaché de la personne est devenu « corps - objet » dont on a exploré tous les rouages et les fonctionnements, mais ce faisant, cela n’a fait qu’accentuer la représentation d’un corps objet, d’un corps machine (cher à Descartes).
De nos jours, avec une pratique curative largement dominée par la recherche de résultats biologiques quantitatifs, de normes à respecter, de mesures para-cliniques innombrables, les médecins opposent aux corps réels, souffrants des patients un corps idéal abstrait, détaché de leurs expériences et de leurs représentations personnelles.
Une patiente souffrant d’un cancer avec métastases, en survie depuis trois ans, m’a fait cette étrange confidence « Je vois le cancérologue très régulièrement depuis trois ans ; Il n’y a aucune relation entre lui et moi : Il ne me regarde pas, il regarde mes résultats, il ne me parle pas, il parle dans son micro ! »
Cette patiente disait avec ses mots simples ce que dit le philosophe : Gérard Bailhache qui se rattache au courant de la phénoménologie : « L’erreur historique dont cette médecine a peine à sortir est d’avoir totalement, exclusivement projeté le somatique dans le modèle mécanique, elle l’y a identifié et elle a ainsi conduit à faire du somatique l’expression abstraite et réduite du corps vivant3. »
2-LA MÉDECINE SCIENTIFIQUE ET LA PERSONNE
Les conflits entre des médecins, qui en leur âme et conscience, ont la conviction d’avoir fait ce qui était en leur pouvoir et leur savoir pour soigner leurs patients, et, ces mêmes patients, insatisfaits, frustrés, sont devenus monnaie courante. Tous les conflits n’aboutissent pas à des plaintes, mais la judiciarisation croissante n’est pas signe de bonne santé pour la relation médecin malade.
Y aurait-il une source commune à tant de malentendus ?
Au cours du XXs est apparu un courant philosophique : la phénoménologie qui a commencé à appréhender différemment le corps. Pour la phénoménologie, le corps fait unité avec la conscience ; un de ses représentants, Maurice Merleau Ponty, a écrit « je ne suis pas devant mon corps, je suis dans mon corps, plutôt je suis mon corps4 ». Cette philosophie tend à « l’effacement de la ligne de partage entre le corps et l’esprit ».
Le corps n’est pas un simple support de mon être, il est le lieu de mes désirs de mes émotions, le réceptacle de mes sensations, le lieu où j’habite, l’espace, où je rencontre l’autre et le monde. C’est à partir du recueil complexe de toutes ces expériences et ces données que je vais élaborer les réponses conscientes, les décisions nécessaires à la poursuite de ma vie.
Appréhender le corps comme le corps d’une personne unique, le lieu de vie de cette personne c’est reconnaître que le corps n’est pas un simple objet mais une instance symbolique marquée, façonnée par une histoire singulière, la mienne, façonnée aussi par ma tradition, et ma culture.
Le corps est un ensemble de signes qui parlent, non seulement au médecin mais aussi à l’anthropologue, au sociologue, au psychanalyste voire au politique. Si on ajoute à cela que le corps de la personne dans notre société occidentale laïque est le corps d’un individu reconnu libre et autonome, il n’est ni banal, ni anodin, ni neutre de toucher ce corps.
Dans ces conditions les médecins doivent admettre que l’expérience de la souffrance, de la maladie, de la différence relèvent d’un champ d’interprétation et de création de sens qui appartiennent en propre au patient, quelle que soit la demande médicale exprimée. Le médecin n’intervient jamais sur un corps objet détaché d’une personne mais sur un corps sujet, lieu de vie, d’une personne.
Est-ce à dire qu’il y a une identification entre la personne et son corps ?
3.LA MÉDECINE SCIENTIFIQUE LE CORPS ET LA PERSONNE
Les progrès scientifiques nous ont permis d’envisager le corps comme une source de tissus, d’organes, qui permettent de transférer certains éléments biologiques d’un corps vers un autre corps.
Comment serait-ce possible …si nous ne vivions le corps comme un objet détaché de la personne ?
Autre interrogation : L’individu libre autonome est-il propriétaire de son corps ? Peut-il faire ce qu’il veut de son corps ?
Nous voici arrivés au cœur des problèmes juridiques, et éthiques qui sous tendent les prouesses médicales que sont les greffes d’organe, la procréation assistée, les mères porteuses…les dons de sang.
Le droit français reconnaît la valeur unique du corps humain mais dans le même temps, il permet la vente de certains produis humains (le lait, les cheveux) et le don d’organe. Nous entrons dans la contradiction entre les deux conceptions du corps, celle du « corps objet » disponible, utilisable, détaché et celle du corps « sacré » de la personne, caractérisé par l’indisponibilité, l’inviolabilité et l’intégrité (loi du 29/7/1994). Le droit français trouve une issue à cette contradiction en faisant, pour tout échange de produits corporels, obligation de « don », don le plus souvent anonyme (ex : don du sperme, don des ovules).
Toutes les difficultés soulevées sont loin d’être résolues mais si nous envisageons avec Michela Marzano le lien particulier d’appartenance qui existe entre la personne et son corps. Et donc, si nous considérons que posséder son corps n’en fait pas une propriété banale comme celle d’une chose parmi d’autres et que son utilisation a des conséquences éthiques et juridiques, nous entrevoyons la possibilité de sortir de l’opposition entre nature et sacré, nature et progrès, exigence scientifique et droit de la personne.
A noter que le livre comporte en annexe des documents juridiques comme la loi de 1994, relative au don et à l’utilisation des éléments et produits du corps humain ; l’arrêt de la cour de Cassation dit arrêt perruche et de nombreux arrêts relatifs à la sexualité…..
Le corps est une énigme, avant d’être une énigme scientifique il est une énigme philosophique. Les médecins devraient se pencher sur son élucidation : d’une part cela peut les aider à renouveler leur intérêt pour la clinique, à prendre de la distance vis à vis des normes qui leur servent de repères. D‘autre part, s‘ils se détournent de ce genre d’interrogation, ils feront, paradoxalement, de la philosophie sans le savoir, comme Mr Jourdain faisait de la prose,( puisque toute relation au corps comporte un aspect philosophique) et ils risquent, dans ce cas d’être en porte à faux avec leurs patients.
Article publié dans la revue de l’URML PACA n°30, janvier2009, téléchargeable sur le site www.urml-paca.org dans la rubrique : publications.
1 PENSER LE CORPS - Maria Michela Marzano Parisoli, PUF (Questions d’éthique).
2 Mouvement Jeunes Femmes : mouvement féministe, laïque, engagé dans la lutte pour l’égalité hommes -femmes, dans le respect des personnes et de leurs différences.
3 Approches du corps. Gérard Bailhache ,recueil » le Corps ce qu’en disent les religions » Ed. de L’ATELIER.
4 M. Merleau Ponty , Phénoménologie de la perception Paris ,Gallimard



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